Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou utilisés fictivement, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, des établissements d’affaires, des événements ou des lieux, serait pure coïncidence.

 

 

 

 

Merci à mon épouse Jacqueline et à Laurent Palet.

« Chien affamé n’a foi qu’en la viande. »

Anton Tchekhov

« Les cannibales n’ont pas de cimetière. »

Marcel Mariën

À celles et ceux qui comme moi

aiment qu’on leur raconte des histoires.

Prologue


Gigotant sur le bord de la vieille table branlante qu’un plastique transparent protège, les yeux encore grands ouverts, la tête sanguinolente semble suivre la scène avec une attention empreinte de tristesse. Elle dodeline sous les assauts de l’équarrisseur qui s’acharne sans grande réussite sur sa carcasse. Il vient juste de la décapiter. Les viscères, eux, reposent en vrac dans un vieux baquet galvanisé. Toujours solidaires du tronc, les membres donnent du fil à retordre au dépeceur. Les articulations postérieures résistent. Cela fait déjà près d’une heure que la dépouille tient tête à son bourreau, qui enrage. Il faut pourtant bien démembrer pour pouvoir entrer toute cette bidoche dans le congélateur ! Tablier maculé de sang, manches de chemise retroussées, il transpire à grosses gouttes. Il y a parfois des corps plus fermes, plus coriaces que d’autres. On ne peut mettre en cause la qualité ni le tranchant de ses outils. On se raserait avec chacun de ses couteaux mais le dépeçage de cette créature-là est plus délicat que d’ordinaire. Bien que sans vie, la carcasse refroidie semble vouloir mener un dernier combat contre son tortionnaire. Elle ne se laisse pas écarteler de bonne grâce. Est-ce par fierté, par amour-propre ? Toujours est-il que cet équarrisseur se refuse l’emploi d’une scie. Soixante-dix kilos, ce n’est pourtant pas un gabarit exceptionnel. Son dernier cerf pesait cent vingt kilos et des sangliers dépassant le quintal, il en a déjà mis plus d’un en pièces détachées. La boucherie a ses règles, on ne découpe pas la viande selon l’humeur du moment. Il y a des gestes techniques précis. Des standards, des tours de main que l’on doit respecter. C’est un art qui ne s’improvise pas. Enseignées dans les abattoirs, ces règles, outre un travail propre et présentable qui soit dit en passant, ici importe peu, permettent également de s’éviter bien des efforts inutiles.

Malheureusement pour lui, qui mêle tant de sueur au sang de la dépouille qu’il maltraite, aucun manuel de boucherie n’enseigne l’art de démembrer ses congénères…

PREMIÈRE PARTIE

RÈGLEMENT DE COMTE



CHAPITRE 1

Maison forestière des Vidieux, mardi 20 mai 2008

– Quel temps pourri ! peste Maxime Fournier en secouant sa veste trempée au-dessus du paillasson de l’entrée. Qu’est-ce que ça dégringole, ça tombe comme de la gravelotte !

– Comme à Gravelotte, ignare !

– Ouais, si tu veux, c’est du pareil au même, je suis trempé. Les chiens ont mangé j’espère ?

– Non, la viande n’est pas totalement décongelée. Tu n’auras qu’à leur donner d’ici une heure ou deux.

– Tu fais chier, Marie ! On ne peut vraiment rien te demander. On dirait que tu te fous de tout. Merde à la fin ! On est ici pour ça, pour eux. Ces chiens, c’est notre gagne-pain. Comment faut-il te le dire ?

– Oh ! Ça va. Si tu n’es pas heureux, tu n’as qu’à t’en occuper. Ce sont tes clébards après tout, et ta barbaque. Depuis le temps qu’elle nous encombre, ta bidoche ! C’est toi qui es payé pour ça, pas moi. Et les mises bas, hein, les mises bas, la corvée de chiots (Maxime ne peut réprimer un sourire), qui c’est qui s’y colle à chaque fois, hein, c’est la Marie, évidemment !

– Tu as plus l’instinct maternel que moi. Il faut savoir utiliser les compétences naturelles. Et puis n’exagère pas, tu adores ça. La prochaine portée, je te prendrai en photo. Comme ça, tu verras la tête que tu fais ! Ce sourire béat lorsque tu tiens des chiots dans tes bras.

– Peut-être, n’empêche que ce sont tes clébards, pas les miens. Je ne suis pas payée, moi !

– Mes clébards comme tu dis, sans eux tu ne mangerais peut-être pas à ta faim tous les jours.

– Bien sûr, c’est ça, manger à ma faim. Parlons-en. On mange à notre faim, mais rien de plus. À part bouffer, dis-moi quels sont nos plaisirs, nos loisirs ? Et puis, qu’est-ce que t’as fichu d’abord tout l’après-midi à Compiègne, hein ? Ma parole, tu as une pouffe !

– Arrête, Marie, OK ? Lâche-moi cinq minutes ! Qu’est-ce que tu veux que je m’embarrasse d’une autre nana ? J’ai assez de soucis avec toi. Une gonzesse, ça me suffit amplement, crois-moi.

– Mais je peux partir si je te dérange, et plus vite que tu le penses !

Subitement, les yeux de Marie s’assombrissent. Maxime Fournier remarque cet inquiétant ciel d’orage dans le regard de sa jeune compagne. Il n’aime pas ça. Ce n’est vraiment pas le moment de se brouiller. Sourire enjôleur aux lèvres, regard aguicheur, il s’approche d’elle et l’enlace de ses bras puissants. Marie résiste un instant, le temps que s’estompe son début de colère, puis succombe à l’irrésistible étreinte de son piqueux de mari, la tignasse encore toute mouillée par l’averse. Ayant repris le contrôle de la situation, il embrasse Marie à bouche que veux-tu, tandis que ses mains entreprenantes tentent de lui prouver que si maîtresse compiégnoise il y a, celle-ci n’aura pas eu le talent de lui vider ses accus, ni quoi que ce soit d’autre ! Ses pulsions restent à assouvir, sa libido intacte.

– C’est vrai, Maxime, tu n’as jamais été aussi long. Qu’est-ce que tu as fichu ? lance-t-elle en lui faisant une moue, annonciatrice de sa capitulation imminente.

Tout en se justifiant, fébrile, il entreprend l’effeuillage de sa compagne. Après une résistance toute diplomatique, elle succombe à la virilité de ses assauts. « Elle m’a dit d’un ton sévère : qu’est-ce que tu fais là ? Mais elle m’a laissé faire, les filles c’est comme ça… », chantait Brassens deux minutes plus tôt dans le vieux transistor trônant sur le buffet de la cuisine. Finalement Marie s’abandonne, trop heureuse d’être la source de l’excitation de son beau mâle. La toile cirée recouvrant la table de cuisine est le témoin privilégié d’un rut aussi soudain que bestial. Les couverts rangés dans le tiroir de la table rythment, telles les cymbales d’une batterie, le tempo amoureux de ces deux-là. Dehors, quelques aboiements provenant de la meute en attente de subsistance viennent épauler les ahanements de bûcheron de Maxime.

Planté au-dessus de la porte, le coucou fait une de ses apparitions journalières, son helvète mécanisme couvrant largement son chant rengaine. Les deux protagonistes passionnés capitulent enfin, épuisés, faisant cesser par la même occasion le concert de fourchettes, cuillères et couteaux en rut majeur. Fournier se rajuste sans même un regard pour l’énervant volatile suisse. Le carillon égrène son sixième coup lorsque Maxime pousse un long soupir de satisfaction, estimant son désir assouvi. Les yeux encore révulsés, la pose lascive de Marie, pantelante sur la table de cuisine, conforte le jeune piqueux dans son orgueil de mâle dominant.

– Six heures ! Faut tout de même leur filer à bouffer. Si le comte passe, on va se faire remonter les bretelles.

– Maxou, tu sais très bien que par un temps pareil, Phiphi ne se pointe jamais aux Vidieux.

– Ouais, n’empêche que je n’aime pas beaucoup que tu parles ainsi de monsieur le comte. Un jour, gaffeuse comme tu es, ça nous retombera sur le coin du nez.

– Oh ! Phiphi, c’est gentil Phiphi.

– Oui, jusqu’au jour où ça lui remontera aux oreilles. Là, tu verras de quel bois se chauffe un La Villaudière.

– Penses-tu ! À moi il ne dirait rien. En plus il a comme un petit grain, ton patron.

– Grain ou pas, c’est le boss, Marie, n’oublie jamais ça.

– N’empêche qu’il y a des jours où on le verrait bien entre deux solides infirmiers, si tu vois ce que je veux dire.

– Ouais, mais c’est pas nos oignons, ça. Grâce au comte, on vit tranquilles maintenant. Enfin, moi je trouve que l’on est plus heureux ici que lorsque l’on faisait nos conneries, non ? Bon, je vais nourrir la meute.

– Maxooou, mon gros matou ! fait Marie dans une pose indolente, caressant de la plus sensuelle des façons ses seins encore offerts au regard de son vainqueur.

Tandis que dehors la pluie redouble, accompagnée de bourrasques malmenant la haute futaie alentour, Maxime l’embrasse dans le cou et lui lance en même temps qu’une tape sur les fesses :

– J’ai d’autres chiennes à contenter maintenant !

Sous les invectives et quolibets d’une Marie désappointée et à peine satisfaite, il remonte le col de la veste encore trempée qu’il vient d’enfiler et sort s’occuper de ses quarante pensionnaires. Marie restera pantelante quelques minutes encore, attendant que s’atténuent les ravages d’un orgasme dont le détonateur fut cet embryon de querelle à propos du repas des chiens.

 

À la vue de Maxime, la meute se met à s’agiter. Les chiens tournent dans tous les sens, se grimpent dessus, aboient, le fixent, espérant le voir mettre enfin leur pitance dans les auges. Ces chiens ont une horloge dans le ventre, pense-t-il. À moins qu’ils perçoivent et comptent les sorties du coucou de la cuisine ! La frénésie qui précède chaque repas ne trouve son dénouement que dans les mangeoires, que lorsque les gueules entrent en action, que les ventres se rassasient. Fouet en main, Maxime n’ouvrira la porte du chenil que lorsque le silence régnera. Les chiens le savent. Hormis les plus jeunes, ils ne se font jamais prier longtemps avant de fermer leur gueule.

À peine perceptible pour un non-initié, un simple geste de Maxime Fournier suffit pour déclencher la grande bouffe, déchaîner maxillaires, crocs et griffes. Une fois le festin engagé, rien ni personne, pas même Maxime, ne serait à même de stopper les chiens. On ne contrôle plus la meute une fois le rituel du banquet entamé. C’est du chacun pour soi. Même les dominants ont du mal à se faire respecter. Dits domestiques, ces animaux en meute, nourriture à portée de gueule, ne connaissent plus ni Dieu ni maître !

CHAPITRE 2

Chantilly, dimanche 8 juin 2008

Lieu privilégié s’il en est pour admirer le cheval dans toute sa splendeur, la plénitude et la grâce de ses interminables foulées, l’hippodrome de Chantilly se transforme un dimanche par an en un éclectique défilé de mode où la gent féminine, par l’originalité de ses chapeaux, tente de disputer la vedette à la race chevaline. Tradition immuable, arborer au prix de Diane le plus beau, voire le plus délirant bibi. C’est ainsi. L’excentricité laisse peu de place au déraisonnable. On y croise toutefois quelques coiffes élégantes, que les extravagances environnantes se chargent de mettre en valeur. Les cameramen de la télévision partagent leurs plans entre ces femmes élégantes en représentation et des pouliches qui n’ont pas effectué, elles, le voyage pour faire de la figuration.

« Oui, madame, vous êtes ravissante, ces plumes de casoar siéent à merveille à votre agréable minois. » Ainsi commentait, il y a quelques années depuis sa loge de presse, l’indétrônable Léon Zitrone. Oreilles engoncées sous un énorme casque audio, bouche masquée par la boule de mousse antivent coiffant un micro au logo d’Antenne 2. Les commentateurs et les pur-sang passent, mais la prestigieuse course du prix de Diane perdure.

Bien que les effluves d’Hermès, de Givenchy ou du N° 5 de Chanel se disputent l’endroit avec le fumet du crottin de cheval, cette manifestation d’élégance renommée est prisée de toute l’aristocratie et de la bourgeoisie environnante. Gratin et crottin mêlés, c’est dans la cité des princes de Condé The Sunday à ne pas manquer !

 

Accoudé à la lisse bordant le rond des présentations, le comte Philippe de la Villaudière admire des pouliches de 3 ans, toutes prétendantes à la victoire. À l’extérieur de cette barrière circulaire, des « juments » plus mûres, certaines lourdement fardées, tentent de détourner les turfistes de leur centre d’intérêt premier.

Le comte, qui possède une quinzaine de chevaux uniquement destinés à ses chasses à courre et autres loisirs champêtres, n’en demeure pas moins un acharné des champs de courses. C’est un univers qu’il connaît bien, qu’il fréquente assidûment. Il y côtoie de richissimes propriétaires, parfois amis, et se passionne pour les pur-sang de quelques illustres connaissances telles que Jean-Luc Lagardère ou le non moins célèbre Aga Khan.

 

– C’est à la croupe que l’on juge une pouliche prometteuse !

– C’est un point de vue, répond Philippe, sans regarder le moins du monde celui qui s’adresse à lui, occupé qu’il est à suivre les ondulations d’une chute de reins à crinière blonde, casaque rayée de chez Dior, sabots Chanel assortis au sac à main.

– Vous ne serez certainement pas tout seul à miser dessus, poursuit la voix sans visage.

Cette remarque pour le moins cavalière indispose quelque peu le comte, qui daigne détourner son regard afin de toiser l’impudent personnage s’agitant à ses côtés.

– Je n’ai pas pour habitude de suivre les conseils d’inconnus, qui plus est lorsqu’ils sont inconvenants… Et sachez, monsieur, afin de vous éviter le moindre effort intellectuel, la moindre torture cérébrale, que j’applique l’attribut « inconvenant » autant à vos conseils déplacés qu’au rustre que vous paraissez être à mes yeux !

– Mais je…

– Il n’y a pas de « mais », jeune homme ! On ne parle pas ainsi, chez moi du moins, de la gent féminine ; qui plus est lorsque celle-ci suscite à mes yeux de l’intérêt !

– Je vous prie de bien vouloir m’excuser, monsieur le comte, rétorque le quidam tout penaud. Loin de moi l’intention de vous être désagréable, ou de vous importuner le moins du monde. Vraiment.

– Eh bien, c’est raté, monsieur !

– Vous m’en voyez navré, monsieur le comte, sincèrement. Quelle méprise ! Vous ayant reconnu, je souhaitais juste vous saluer, sans autre forme de cérémonial.

– Parce qu’en plus, nous nous connaissons !

– Oh ! Très peu. Nous nous sommes croisés chez un ami antiquaire parisien.

– ?!

– Cristofolli.

– Et à qui ai-je l’infortune de m’adresser ?

– Ferneth, Morgan Ferneth, monsieur le comte, pour vous servir.

– Vous êtes dans la brocante, dans les vieilleries ? fait Philippe, un tantinet vexant.

– Les antiquités pour être plus précis. Je travaille en freelance pour Cristofolli.

– Voyez-vous ça ! Et naturellement votre caverne d’Ali Baba regorge de mille merveilles en ce moment ?

– Pour sûr, nous n’avons jamais eu autant de splendeurs. Réellement.

– Ben voyons !

– Monsieur le comte, c’est un peu pour cela que je me suis permis, maladroitement il est vrai, de vous aborder. Vous qui, avec les Amis du sous-bois, possédez le plus bel équipage des forêts de Compiègne, Laigue et Villers-Cotterêts réunies, nous avons…

– Ah non, monsieur ! Sachez que je n’apprécie guère les flatteries et autres flagorneries de cet acabit. Pire encore, j’exècre les frotte-manches de votre espèce !

– Mais je suis sincère, monsieur le comte, je vous dis cela sans aucune hypocrisie. Ne faites pas de fausse modestie, la renommée des Amis du sous-bois dépasse de loin les frontières de la Picardie.

– Et une deuxième couche pour faire joli, soit ! Vous avez quoi au juste dans le genre « splendeur » qui siérait au propriétaire du plus bel équipage de… et cætera et cætara, fait le comte à qui le pourpre commence à envahir les joues.

– Un Oudry, monsieur le comte, une merveille !

– Oudry… Rien que ça ! Un Jean-Baptiste Oudry ?

– Parfaitement, monsieur le comte. Chasse d’automne, une perle rare. Il est daté de 1730. Un tableau comme on n’en possède pas deux dans une vie. Une pure merveille, je vous assure. Je me répète mais il n’y a pas d’autres mots. Le château de Fontainebleau en possède d’ailleurs un dans un format supérieur.

– En effet je le connais, répond Philippe que la tournure plus professionnelle de l’échange met dans de meilleures dispositions à l’égard de celui qu’il rabrouait quelques minutes auparavant. Et vous l’estimez à combien, ce petit chef-d’œuvre ?

– Monsieur le comte, à 100 000 euros il est à vous. Croyez-moi, ce n’est pas une vulgaire croûte. Une scène de chasse peinte sous Louis XV par Oudry, vous pourriez faire des envieux. Le roi en personne a dû poser les yeux dessus. Nous n’avons pas encore fait de publicité dans le monde de la vénerie, mais je pense qu’aussitôt que cela va se savoir, il y aura plus d’un maître d’équipage sur l’affaire. Si un musée ne s’en mêle pas d’ici là. Je vous le garantis, c’est un pur chef-d’œuvre.

– Quel format ?

– La toile seule fait un mètre sur quatre-vingts centimètres, si ma mémoire est bonne. Je peux vous la montrer un de ces prochains jours, mais il ne faudrait pas tarder.

– Tentez donc votre chance, jeune homme, mais à ce prix-là, j’irai certainement l’admirer chez un autre maître d’équipage ou dans un musée !

– Un petit chef-d’œuvre vous dis-je, monsieur le comte, je vous assure, une vraie splendeur.

– Si vous le dites. Mais on ne peut juger que sur pièces et je n’ai guère de loisirs ces temps-ci. Au revoir, monsieur, lance Philippe de la Villaudière limite agacé, regard au loin, tentant de retrouver au milieu de la foule des turfistes en mouvement, sa pouliche à toque blonde et robe de chez Dior, sujet de départ de cet échange fortuit.

– Au revoir, monsieur le comte, à bientôt.

– C’est cela, mon bon, à bientôt (l’attitude hautaine du comte ne semble pas troubler outre mesure son interlocuteur).

Une scène de chasse peut en cacher une autre ! Tournant déjà les talons, le comte de la Villaudière, tel un des limiers de sa meute, délaisse le cercle de présentation des pouliches pour se retrouver rapidement en direction des tribunes, sur les brisées de son féminin gibier. Il n’a pas rêvé : en le toisant un instant de ses yeux de braise, tandis que leurs corps se frôlaient au beau milieu de la cohue du cercle des présentations, celle-là lui a bien lancé une invitation. Les présentations, Philippe est bien décidé à les faire ! Dans les allées de l’hippodrome, les fragrances des parfums de luxe se croisent, s’entremêlent, rendant, tel un hourvari, plus délicate sa filature. Le comte a jeté son dévolu sur cette proie-là et compte bien tirer avantage de la situation avant que n’intervienne un mâle concurrent. Il faut faire vite car, contrairement aux cervidés de nos futaies, la période de rut chez les hommes n’a cours que du 1er janvier au 31 décembre !! Et certains parfums enivrants les rendent fous, plus fous qu’à l’accoutumée…

 

Après un galop irrésistible de deux mille cent mètres sur une piste un peu lourde, la pouliche française Zarkara, protégée du prince Aga Khan, franchit victorieuse et en outsider le poteau d’arrivée de Chantilly par cet après-midi ensoleillé de juin, remportant ainsi le tant convoité prix de Diane.

CHAPITRE 3

Forêt de Compiègne, mi-septembre 2008

Avec ses montées de sève, le printemps s’enorgueillit d’émoustiller quelque peu la nature humaine. Pourtant, c’est incontestablement l’automne qui met en effervescence la faune de nos forêts et sous-bois. Deuxième quinzaine de septembre, cerfs et biches entrent dans leur période de reproduction.

Sans harde, les jeunes cerfs partent confiants à la conquête des femelles. Mais c’est sans compter avec les vieux mâles bien établis et possessifs. Ces vieux de la vieille défendent jalousement leur cheptel, sérail pouvant atteindre une trentaine de têtes. Ici, la hiérarchie fait loi et ce n’est pas une sinécure : éloigner les prétendants ; bramer ; parader ; s’accoupler ; combattre les rivaux les plus téméraires ; bramer à tout rompre ; toiser les importuns ; s’accoupler de nouveau ; intimider les jeunes présomptueux ; chasser les intrus du territoire ; bramer ; parader ; s’accoupler de nouveau ; encore et encore, jusqu’à l’épuisement… Ce régime exténuant a raison des mâles les plus vigoureux qui, oubliant de se nourrir jusqu’à la mi-octobre, capitulent, sexuellement assouvis mais physiquement éreintés. Les combats sont rarement mortels à moins que, bois entremêlés, deux mâles soient condamnés à mourir d’épuisement. D’une manière générale, le rapport de force est vite constaté et les jeunes outrecuidants déguerpissent, attendant qu’une année supplémentaire étoffe plus encore leur ramure.

Cette agitation essentiellement nocturne, ces cris d’appel, d’amour, de défi ou de victoire, n’attirent pas que les biches. La nuit en cette période de rut, il y a plus d’animation dans l’immensité du massif forestier compiégnois que dans les murs de la cité des « dormeurs ». Des voitures stationnent à tous les carrefours, changent de place au gré des dialogues animaliers. En assistant à ces ébats amoureux sous couvert de leur amour de la nature, les hommes avouent leur inclinaison pour le voyeurisme. Des voyeurs qui, par les nuits sans lune, doivent très souvent se contenter d’écouter !

Les gardes forestiers sont également en effervescence. Non pas que la foule des badauds soit pour eux un problème. Non. Leur vrai souci est le repérage d’éventuels braconniers. Ces derniers profitent de la vulnérabilité du gibier qui, au lieu de craindre et fuir l’homme comme à son habitude, se campe fièrement pour bramer à pleins poumons, signalant ainsi sa position et celle de la harde ensorcelée par le rut. Aidés de gendarmes, les gardes effectuent des contrôles pour tenter de repérer d’éventuels viandards. Mêlés aux nombreuses voitures allant et venant dans toutes les directions, ces nuits-là les bracos passent plutôt inaperçus.

Seule la quiétude de la mi-octobre viendra mettre un terme à ce grand tumulte. Enfin apaisées, la forêt et sa faune renoueront avec la sérénité. Des mois durant, la forêt tout entière redeviendra ce havre de paix tant apprécié de tous.

 

Pourtant, derrière ce portrait presque idyllique se cachent des drames non plus animaliers mais humains. « Inhumains » serait plus approprié. Si la sauvagerie du rituel cervidé est empreinte de noblesse, l’homme en la personne de détraqués, de malades sexuels ou autres types de pervers, a souillé à deux reprises ce jardin d’Éden à la fin du siècle dernier. Deux fillettes de 9 et 12 ans furent enlevées entre 1993 et 1995. L’une à Crépy-en-Valois, l’autre à Verberie. Leurs vêtements ensanglantés et déchirés furent retrouvés en forêt de Compiègne par des promeneurs. Non loin des ruines gallo-romaines de Champlieu pour les habits de la petite Isabelle. Près de Cuise-la-Motte pour ceux de Véronique. Le dépouillement de ces deux gamines au plus profond des bois ne pouvait être que le fait d’un pédophile. D’importants moyens furent mis en œuvre pour traquer ce malade sexuel et retrouver la petite Isabelle. Moyens décuplés deux ans plus tard, après la disparition dans les mêmes conditions de Véronique. À ce jour, les parents attendent toujours qu’on leur amène les corps de leurs enfants pour pouvoir faire leur deuil.

Les deux enquêtes que menaient les gendarmes compiégnois ont été, faute de résultats probants, confiées par le procureur Claude Lambert à la brigade criminelle. Depuis, quinze ans ont passé sans que rien ne se passe ! Si Verberie et Cuise-la-Motte restent marquées dans leur chair, Compiègne semble avoir oublié, s’être rendormie.

CHAPITRE 4

Compiègne, 2 avenue Thiers, lundi 29 septembre 2008

– Mon commandant, le comte Philippe de la Villaudière est arrivé.

– Bien, faites-le entrer.

C’est un homme inquiet que l’adjudant-chef Keller introduit dans le bureau du commandant Bourbon, patron de la brigade de gendarmerie de Compiègne. Eu égard à la notoriété du personnage, dans et à l’extérieur de la cité impériale, Jacques Bourbon préfère recevoir lui-même le comte en qualité de VIP. Ce dernier, l’allure altière, limite méprisante, pénètre dans l’antre de l’officier. Grand, la soixantaine grisonnante et à peine bedonnante, l’homme, malgré sa posture coincée, ne manque pas de charme. Retirant son chapeau…

– Philippe de la Villaudière.

– Commandant Jacques Bourbon, enchanté, monsieur le comte. Je vous en prie, asseyez-vous.

Le comte s’exécute, pose son chapeau à l’envers sur le coin du bureau, y dépose ses gants et, croisant les jambes, interroge son hôte :

– Que se passe-t-il, commandant ?

– Voilà, monsieur le comte, rien de bien grave au demeurant, du moins je l’espère. Vous allez certainement par vos réponses rassurer des personnes qui s’inquiètent, et mettre ainsi un terme à cette plainte.

– Une plainte ? Me concernant ?

– Oui. Figurez-vous qu’un dénommé Charles Delatour a déposé une plainte pour disparition au commissariat du 16e arrondissement de Paris. La personne en question n’est autre qu’Edmonde de la Villaudière, votre épouse.

– Mais de quoi se mêle-t-il, ce Delatour ! D’où sort-il d’abord, cet hurluberlu ?

– Vous ne le connaissez pas ?

– Pas le moins du monde.

Voilà autre chose, se dit Bourbon. Je vais me retrouver en plein Feydeau : la femme volage, l’amant, et le cocu qui naturellement tombe des nues. Ça promet !

– Soit, monsieur le comte ! reprend-il. Néanmoins, de son côté, cet homme connaît très bien votre épouse et trouve étrange de ne plus avoir de ses nouvelles depuis la fin du mois de mai. Ni visite, ni courrier, ni coup de téléphone, rien. Le black-out complet depuis plus de quatre mois.

– Et alors ? Edmonde n’a peut-être plus envie de fréquenter ce type, tout simplement.

– Évidemment. Nous allons tout de même rassurer ce monsieur pour mettre un terme à ses inquiétudes. Comment va madame la comtesse, vous avez de ses nouvelles ?

– Je n’en sais fichtre rien, commandant. Cela fait bientôt trois semaines que personne ne l’a revue à la villa. Vous voyez, c’est moi qui serais en droit de porter plainte pour disparition.

– Ah bon ? Ça ne fait que trois semaines qu’elle a quitté le domicile conjugal ?

– C’est cela.

– Cette absence ne vous inquiète pas plus que cela ? Peut-être avez-vous une explication ?

Le comte tourne la tête en direction de la porte du bureau restée ouverte. Bourbon se lève pour aller la fermer, comprenant que son visiteur est disposé à lui faire certaines confidences, à condition toutefois qu’elles ne fassent pas les choux gras de toute la brigade puis de la presse locale.

– Moi, inquiet ? Pas le moins du monde, commandant. Edmonde est, passez-moi l’expression, une vraie tête de cochon.

– ?!

– Une forte personnalité, si vous préférez, commandant. Elle vit sa vie, je vis la mienne.

– Vous êtes-vous disputés ?

Le comte éclate de rire. Puis, reprenant son sérieux :

– Il ne se passe pas un jour sans que nous ayons un différend. Voyez-vous, elle me pourrit la vie à un point, vous n’avez pas idée. Elle a fait sa valise pour m’emmerder, commandant, vous m’entendez, uniquement pour m’emmerder ! Mais je n’en ai cure. Alors, ne voyant aucune réaction de ma part, je suis certain qu’elle a monté ce stratagème avec la complicité de ce… comment déjà ?

– Charles Delatour.

– Delatour, oui. Delatour, prends garde ! lance le comte, le regard sombre.

– Vous êtes certain de ne pas connaître cet homme ?

– Puisque je vous le dis ! D’ailleurs, si vous pouviez m’éclairer à son sujet, commandant…

– Eh bien, pour ce que nous savons de lui, c’est un riche industriel parisien. De Neuilly pour être plus précis. Il est à la tête de la société Watercare France, basée à Pontoise.

– Un industriel ! Commandant, ma condition nobiliaire m’a permis de bannir le travail de mon existence, alors l’industrie, les industriels, vous pensez si ça me laisse indifférent. Mais demandez-lui donc ce qu’il fricote avec Edmonde. Je sens que si cet individu me cherche, c’est moi qui irai déposer plainte contre ses agissements.

– Monsieur le comte, puis-je résumer la situation en disant que pour vous, l’absence de votre épouse à votre domicile s’explique par la qualité de vos rapports, disons, délicats, depuis quelques semaines, et qu’il n’y a pour vous rien d’alarmant dans cette situation d’adultes ?

– C’est cela, commandant. Ce sont des histoires d’adultes que nous réglerons entre adultes, sans avoir recours à de tierces personnes. Si ce Delatour n’a plus de nouvelles d’Edmonde depuis quatre mois, c’est qu’elle en a certainement assez de ce minable industriel, qu’elle ne le trouve plus à son goût, que sais-je encore ? Souvent femme varie, n’est-ce pas, commandant ?

– Ma foi, on le dit.

– En ce qui me concerne, cela fait trois semaines qu’elle est passée chercher des vêtements. Firmin, mon valet, l’a conduite à la gare. Direction Paris. Je n’en sais pas plus.

L’entretien, quelque peu surnaturel, se prolonge une vingtaine de minutes. Cette situation équivoque d’un ami inquiet – peut-être amant… certainement amant – et d’un mari presque ravi de la bouffée d’oxygène que lui procure l’incartade de sa moitié bouscule les convictions de l’officier. Bien décidé à ne pas mettre immédiatement en branle les investigations d’usage, Bourbon demande néanmoins au comte de bien vouloir le prévenir aussitôt que son épouse redonnera signe de vie.

– C’est cela commandant, si je reçois une carte postale je vous en fais part aussitôt, lui répond le comte, les lèvres serrées.

Une poignée de main, d’apparence cordiale mais en définitive tendue, clôt l’échange entre les deux hommes.

 

En observant son visiteur regagner sa voiture, Bourbon reste pensif : il peine à cadrer le personnage d’un point de vue psychologique. Quelque chose le perturbe, mais quoi ? Le regard, ses mouvements saccadés, la voix, ce visage par trop expressif ? Il connaît pourtant bien l’humain pour en avoir croisé et pratiqué dans sa carrière, mais a du mal à cerner cet aristocrate. Ce n’est pas le genre de personnage avec lequel il va falloir faire des vagues. Surtout ne pas provoquer de scandale avant que des faits tangibles et graves ne soient entre nos mains. Avec son air de ne pas y toucher, il doit avoir un carnet d’adresses sacrément plus épais que le mien, l’aristo !