Pour Virginie, Sebastian, Raphaël…

Tous les personnages de ce livre sont fictifs et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, ne serait que pure coïncidence. Par ailleurs, certains lieux décrits ont bel et bien existé tandis que d’autres ne sont que le fruit de mon imagination ou ont subi de petits arrangements avec leur réalité géographique. Dans tous les cas, il ne s’agit que d’un roman, d’une fiction. Alors s’il vous plaît, merci de ne pas crier…

Au loup !

« On apprend à hurler avec les loups. »

JEAN RACINE

« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »

JEAN DE LA FONTAINE

« L’homme est un loup pour l’homme. »

PLAUTE

 

Prologue


Du sang.

Je tâte instinctivement mon pantalon mouillé. Quelques secondes de frisson qui me font inexplicablement serrer les dents.

Je devrais être habitué depuis les derniers jours, depuis toutes ces années… Endurer, souffrir… Avec mon métier, les années de plomb que j’ai traversées. Mais non, il faut croire qu’on ne s’acclimate jamais tout à fait à ces choses-là.

J’ai soudain cette pensée pour ma mère… ma mère qui me disait toujours en pareil cas : « Relève-toi mon grand, ce n’est rien, juste un peu de sang sur tes mains sales… »

Oui, Maman…

Sauf que là, il n’y en a pas qu’« un peu ».

Je n’essaie même pas de me relever.

Je n’ai pas mal, Maman.

Enfin, pas trop.

Surgit alors cette lueur venue du fin fond de mon cerveau. Cette étincelle de conscience brute qui illumine ce que je semblais ignorer une minute auparavant, malgré l’avertissement de ma jambe lancinante. L’éclair de lucidité traverse mon esprit comme l’orage déchire la nuit.

Je suis mal barré.

Très mal barré.

En fait, je pense… non, je sens que je vais mourir.

Ce n’est pas encore un fait mais déjà presque une certitude. D’autant plus que mon arme gît à plusieurs mètres, hors de portée, et qu’une personne que je croyais connaître vient de me tirer une balle dans la cuisse.

C’est bien ce que je voulais, non ?

Non… pas exactement… je ne sais pas…

Elle me parle… me pose des questions… Vais-je accéder à ses demandes ?

Putain, je ne l’ai pas vue venir celle-là…

Je marque un temps d’arrêt devant le doigt tremblant qu’elle pose pour la seconde fois sur la détente. Mon œil tressaute malgré lui lorsqu’il fixe l’arme que lève peu à peu la femme vers la partie supérieure de mon corps.

Passer de « l’autre côté » est un sentiment curieux.

Elle lève le pistolet, mon pistolet.

Et vise la tête.

Ma tête.

I

POINT DE REPÈRE



« La cruauté, c’est le premier des attributs de Dieu. »

ANDRÉ GIDE

CHAPITRE 1

Octobre 1962

Personne ne sait exactement où et quand sont apparues les premières armes à feu. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’au fil des siècles, les armes ont toujours exercé un pouvoir de fascination chez l’homme.

L’individu assis contre le mur jauni près de la fenêtre n’y dérogeait pas.

Leur développement, au cours des guerres, est en quelque sorte le reflet de l’évolution de l’humanité : en perpétuelle transformation et toujours prompte à donner la mort.

Jean, l’homme mandaté par le SDECE1, n’allait pas non plus affirmer le contraire.

Il en avait même fait son métier.

Il sortit de l’armoire un long étui noir, le posa sur le lit puis fit sauter les loquets.

Un geste plusieurs fois exécuté pour cet homme qui n’avait pas 30 ans. Sa voix grave et maîtrisée, ses cheveux coupés ras et l’expression de son corps à l’économie de gestes ne laissaient aucun doute quant à sa profession. Un observateur scrupuleux aurait noté que ces signes-là trahissaient sinon une appartenance, du moins une éducation militaire. Un côté rigide, sans une once de fantaisie, et renforcé par l’absence de sourire. Tout au plus pouvait-on y déceler un curieux rictus totalement dénué de chaleur. Un visage imperméable aux sentiments.

Les yeux brillants, il examina un instant l’intérieur de l’étui capitonné, sembla satisfait à la vue de l’arme et de ses accessoires. Son sac mortuaire en quelque sorte.

Le fusil de précision à répétition FR-F1, conçu par la Manufacture d’armes de Saint-Étienne, premier fusil de tireur d’élite fabriqué et pensé pour les tireurs d’élite. Munition de calibre 7,5 mm, chargeur plein… parce qu’on n’est jamais assez prudent, songea-t-il en caressant la crosse. Jean vérifia le bipied pendulaire ainsi que le manchon cache-flammes au bout du canon. Puis il soupesa le fusil, saisit la poignée pistolet et fit jouer le système de verrou classique. Enfin, il compléta l’arme en lui adjoignant la lunette de visée 1953 au grossissement de 3,8. Satisfait, il reposa le tout sur le lit. Avec précaution.

La mort s’annonçait froide et brutale, 5,5 kilos répartis sur 1,13 mètre.

Jean fut happé par la chaleur lorsqu’il ouvrit la fenêtre de la chambre. La température, déjà élevée pour un mois d’octobre, avait sensiblement augmenté depuis deux jours. Dans cette chambre du petit hôtel d’Alger qu’on lui avait dégotée pour cette mission, l’air était étouffant.

Il rassembla ses affaires, prêt à déserter les lieux au plus vite, fourra ses trois passeports dans une valise. Trois passeports et autant d’identités différentes. Le mercenaire qui avait combattu en 1960 au Katanga contre les forces de Mobutu endossait pour l’heure l’identité de Louis Daumas, un aimable représentant.

Il avisa le journal et le crayon à papier posés sur la commode, feuilleta quelques pages puis s’arrêta sur la grille de mots croisés qui avait retenu son attention un peu plus tôt dans la matinée, occasionnant l’un de ses rares et pâles sourires.

Horizontalement : « Personne qui commet un meurtre avec préméditation. »

Huit lettres. Facile.

Jean écrivit le mot « assassin » dans les cases. Satisfait, il replia le journal et le jeta sur le lit. Il s’autorisa une cigarette, sa première de la journée, et consulta sa montre en expulsant la fumée.

Il était 15 h 30.

Dans quelques instants, le tireur allait se préparer. Il serait alors pareil à un plongeur, en apnée totale, la respiration bloquée afin d’être parfaitement immobile.

Le mercenaire raffermit sa main sur la crosse du fusil et apposa son œil droit sur la lunette de visée. Sensation familière de la joue contre la partie supérieure de la crosse…

En dépit de ses barouds déjà conséquents, le frisson d’excitation que Jean avait ressenti à ses débuts l’habitait toujours dès qu’il alignait une cible humaine dans sa ligne de mire. Cette sensation de toute-puissance, cette exaltation qui gagnait l’ensemble du corps quand la vie ou la mort dépendait uniquement de la pression de votre index sur la détente… Ça ne l’avait jamais quitté et ça persistait encore après toutes ces années. Pas un stress ni une appréhension, juste un shoot d’adrénaline comparable à celui du sportif avant le match.

Le temps n’y changeait rien. Les morts non plus.

Coincée près du rebord de la fenêtre, la photo délavée d’un homme dans la quarantaine semblait le scruter, peut-être même le juger déjà pour ce qu’il s’apprêtait à commettre.

Jean ne s’arrêtait jamais à ce genre de considérations. On lui avait assigné une mission, il comptait juste la remplir. Faire ce pour quoi le service Action du SDECE le payait et ensuite filer comme un fantôme. Par la petite porte, si possible.

L’œil collé à la lunette de son fusil, il se donnait parfois l’impression d’être un voyeur lorgnant par le trou de la serrure. Mais il ne restait jamais longtemps simple spectateur.

15 h 53.

Jean écrasa sa cigarette, essuya son front luisant puis déverrouilla sa main droite, celle qui allait sceller le sort de l’individu sur la photo.

Zaidat Said.

L’un des fellaghas responsables du crime de masse perpétré par le FLN contre les 350 habitants de Melouza cinq ans plus tôt. Le massacre de Melouza, un chef-d’œuvre de barbarie accompli à coups de fusils, de pioches, de haches, de couteaux. Le petit hameau de Mechta-Kasba, sur les hauts plateaux, était devenu une véritable plaie béante avec ses cadavres mutilés, ses corps en décomposition, sa puanteur effroyable.

Said restait un homme pour quelques minutes encore mais dans l’esprit de Jean, il était déjà mort depuis des lustres. Depuis trois jours, lorsque sa mission avait débuté sur un ordre clair et précis.

Rien de plus qu’un mort qui ne le sait pas encore. Rien de plus qu’un assassinat supplémentaire.

Le mercenaire n’était pas politisé. Il exécutait les ordres et c’était très bien comme ça. Pas d’états d’âme, d’empathie ou de questionnement pour lui polluer l’esprit. Pas de factures à payer pour les fractures dispensées mais juste une rentrée d’argent en guise de bonne conscience pour le travail bien fait.

15 h 56.

D’un revers, Jean sécha son front en sueur, se dégourdit une dernière fois les doigts de la main droite puis colla son œil sur la lunette de visée. Son index vint caresser le pontet – la boucle métallique qui protège la queue de détente – puis, concentré, il attendit.

15 h 59.

Deux cents mètres plus loin, une Mercedes blanche apparut dans un nuage jaunâtre. Elle ralentit, se gara devant l’hôtel Ambassadeur alors que le regard de Jean s’aiguisait autour du véhicule.

Le sable en suspension stagna un moment, formant un écran opaque qui condamnait momentanément l’horizon.

Une portière claqua.

Parut chasser la poussière qui se dissipait en rafales autour de la Mercedes.

Le mercenaire ravala sa salive, souffla, vida l’air de ses poumons.

Et bloqua sa respiration tandis que son index se raidissait sur la détente.

Une seconde portière s’ouvrit, dévoilant la silhouette d’un homme mince en costume sombre.

16 heures.

Brusque pression sur la détente.

La tête du fellagha explosa en une gerbe d’os et de matière cérébrale ; une seconde avant que le corps, qui venait de s’extraire péniblement de la voiture, se ratatine sur lui-même.

Les habitants de Melouza n’avaient eu aucune chance.

Zaidat Said non plus.

Aucun doute, remords ou empathie, simple constat dénué d’amertume.

Jean ne s’attarda pas. Il démonta le fusil, le rangea dans l’étui puis sortit de l’hôtel sans un regard en arrière, bandoulière à l’épaule.

Une fois dehors, alors que cris et précipitations se perdaient dans la chaleur des avenues, le tueur s’engagea au pas de course dans la ruelle sale et malodorante qui jouxtait l’hôtel.

L’ombre qui se mouvait sur les murs blancs d’Alger fut l’unique témoin de sa fuite.


1. Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. C’est un service de renseignements français créé le 28 décembre 1945 et remplacé le 2 avril 1982 par la Direction générale de la sûreté extérieure, l’actuelle DGSE.

CHAPITRE 2

Novembre 1963

La petite Audrey adorait taquiner les garçons. Tous les garçons.

Ni tout à fait fillette, ni tout à fait jeune femme. Parfaitement frivole en revanche.

« T’as les hormones en folie qui n’demandent qu’à s’épanouir et c’est dangereux, ça ! » la tançait son grand-père Édouard lorsqu’elle se comportait de manière légère et déplacée. « Tu finiras mal… ou comme ta mère, ce qui revient au même. »

L’art et la manière d’énoncer certaines de ses vérités, papy Édouard…

Le vieil homme avait tout connu : les guerres, la mort (il était veuf depuis un paquet d’années), mais rien, pourtant, n’avait pu le préparer au patrimoine légué à la lisière de ses vieux jours. Édouard avait reçu là un drôle d’héritage depuis que les parents de la petite avaient péri dans un accident d’avion, trois ans plus tôt. Audrey, sa petite-fille de 13 ans à présent, une jeune fille au caractère affirmé qui constituait son unique « trésor de guerre », et certainement son dernier grand défi.

« Bonne éducation », « convenances », de simples mots qu’il s’efforçait d’appliquer et d’enseigner à Audrey mais qui se délitaient au contact de la terre, des rudes tâches de la ferme et des garçons qui commençaient à lui tourner autour. Sur les bonnes vieilles terres du Perche, ces mots-là paraissaient bien souvent dérisoires et abstraits. De jolis mots qui faisaient peut-être sens à la ville mais là, en pleine campagne… qui se soucie de tout ce fatras ?

 

Sous ses dehors rustres et un air peu avenant, Édouard Milert le fermier n’était que douceur et compromis dès lors qu’il était question de sa petite-fille. Mais sous la carapace rugueuse forgée par la terre et tannée par le grand air, Édouard, du haut de son mètre quatre-vingt-neuf courbé et de ses 68 ans presque révolus, peinait à suivre le rythme imposé par la jeune fille. Édouard était simplement trop vieux ; Édouard n’était pas armé pour répondre aux questions d’une fille de 13 ans… Alors, même s’il ne voulait pas encore abdiquer, le vieux fermier se rendait bien compte qu’il était dépassé.

Périmé.

Audrey s’entendait très bien avec son grand-père. La jeune fille allait où bon lui semblait, faisait ce qu’elle voulait et ne subissait aucun courroux. Tout juste quelques réprimandes sans conséquences et vite oubliées. Elle ne connaissait d’Édouard Milert qu’un seul véritable défaut : celui d’être ivre la plupart des soirs.

« T’es qu’un vieillard maniaque juste bon à siffler du vieil armagnac ! »

« Le privilège des âmes solitaires », répliquait le vieil homme lorsqu’Audrey le sermonnait de la sorte. Un droit qu’il faisait valoir une fois encore ce soir.

– Tu t’en vas ? Tu pars encore avec le Polack ? Mais qu’est-ce que tu peux bien lui trouver à celui-là, ma jolie ?

– Moi, je l’aime bien… et puis, il n’est pas polonais, il est yougoslave… Il est gentil et il me fait rire. Qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ? Qu’il regarde sous ma jupe ?

– J’suis saoul, ça, pour sûr… mais pas encore aveugle, ma belle… J’vois bien comment les garçons y t’regardent… J’aime pas ça, leurs yeux sur toi… et puis… tu sais bien, j’ai promis à ta mère… faut que je prenne soin de sa petite fille chérie. Mais fais attention… Polack ou Yougo, c’est la même chose…

– T’inquiète pas, papy… Et puis, le Yougo comme tu dis, il la connaît ma culotte ! dit-elle en pouffant. Lui et tous les autres !

– T’es qu’une petite peste, Audrey… N’empêche que j’ai pas confiance avec ces gens-là… On sait même pas où il est leur foutu pays…

Audrey s’avança vers le fauteuil élimé dans lequel était assis son grand-père – dans lequel gisait son grand-père –, rectifia-t-elle en contemplant Édouard affalé. Elle lui prit délicatement la main, la retint un instant en caressant la paume semblable aux champs de labours. Le vieil alcoolisé fut surpris par cette soudaine marque d’affection, presque ému malgré les brumes qui envahissaient son cerveau. Pas le genre de la famille, ça, de se répandre ainsi…

Même si le geste bien timoré d’Audrey était dénué de paroles, Édouard éprouvait une certaine gêne. La jeune fille le savait mais n’en avait cure. Retenir cette main ridée dans la sienne, plus chaude, plus jeune, juste un moment. Parce que ces instants étaient aussi rares que leurs échanges verbaux.

– Un jour… tu crois que moi aussi je serai comme Romy ? questionna-t-elle, soudain sérieuse.

Édouard maugréa quelque chose, ouvrit difficilement un œil.

– Ben quoi, Romy… C’est qui Romy ?

– Romy… Romy Schneider… Tu sais… Sissi impératrice… Tu crois qu’un jour, j’aurai son élégance, que j’épouserai un beau prince, comme elle ?

Édouard passa une main hésitante sur son visage, fit crisser sa barbe. Son bras retomba mollement sur son torse.

– Ouais, sûrement ma jolie, sûrement… un jour…, marmonna-t-il en bâillant largement.

– Peut-être que Maman, de là où elle est, elle me voit… Elle me voit avec cette vie-là, avec une vie comme celle de Romy…

– Ouais… De là où elle est maintenant, p’têt bien qu’Not’Seigneur prend soin d’elle comme moi j’prends soin de toi, réussit à formuler Édouard alors qu’il commençait à sombrer. Ou p’têt aussi qu’t’as des étoiles plein les yeux et qu’tu devrais aller t’coucher…

Audrey soupira. Édouard s’évanouit doucement dans ce monde trouble et chimérique qui n’appartient qu’aux gens enivrés. La main se relâcha. Elle la posa sur l’accoudoir puis caressa les rares cheveux gris du vieil homme. Elle sourit, déposa un baiser sur son front et sortit alors qu’il s’endormait et commençait à ronfler.

*
*     *

Parfois, Borg se posait des questions. Des dizaines d’interrogations pour lesquelles il trouvait une réponse. La plupart du temps. Et peu importe que cette réponse fût bonne ou mauvaise… D’autres fois, c’était plus compliqué. Parce que son cerveau peinait, ses cellules grises ramaient un maximum pour esquisser une ébauche de solution. Parce qu’il ignorait comment y répondre…

Par exemple, il savait qu’il existait une différence entre les princesses et les fées. Il y en avait une, c’était certain, mais sa mère ne discutait jamais de ces choses-là les rares fois où il osait lui parler.

Quant à Slavko…

Slavko. Sa moitié, son âme noire, la voix apaisante de la raison. Celui-qui-sait n’en avait strictement rien à faire des histoires de princesses ou de fées…

Assis près du vieux chêne, sa main chaude posée sur une grosse racine, Borg se remémora le printemps précédent.

De manière curieuse, il avait tout de suite apprécié Audrey. Lui qui ne se livrait jamais restait le plus souvent en retrait, c’était déjà un exploit. Oh, bien sûr, il ne l’aimait pas comme il aimait sa mère, pas aussi fort, mais quand même… Elle avait un « truc » bien à elle, qui la différenciait des autres, un quelque chose en plus qu’il ne parvenait pas à définir avec de simples mots. Le seul terme qui pouvait s’en approcher était « spécial ». Oui, Audrey Milert était spéciale à défaut d’être qualifiée autrement et il s’en contentait pour le moment. Il avait parlé d’elle, un jour, à ses parents. À Slavko également, parce qu’il ne pouvait rien dissimuler à Celui-qui-sait. C’était impossible, parce que Slavko savait tout, Slavko était lui. Sa mère avait haussé les épaules en lui rétorquant qu’un étranger comme lui n’intéressait pas les devojka1 françaises. Alors il avait cessé d’en discuter, il n’avait plus mentionné le nom d’Audrey… sauf à Celui-qui-sait, bien sûr.

Audrey était venue spontanément vers lui alors qu’il débarquait avec sa famille à Échauffour, un petit village de l’Orne. Ce bourg de quelques âmes, perdu dans la campagne du Nord-Ouest de la France où certains matins blêmes lui rappelaient un peu sa Yougoslavie natale.

Souriante, Audrey lui avait donc parlé d’emblée, sans éprouver le moindre embarras en sa présence. La jeune fille n’avait pas été effrayée par son physique atypique qui imposait d’habitude une certaine retenue et distillait souvent un malaise grandissant chez les « grands ». Bizarrement, les plus jeunes, les enfants, ne paraissaient pas figés dans la méfiance ou même la peur quand il les abordait.

Le fait qu’Audrey ait été la première fille de son âge à se comporter de la sorte avec lui l’avait davantage surpris. Pas le moins du monde intimidée par ce grand garçon corpulent, elle souriait et discutait naturellement, même s’il était certain qu’elle ne comprenait pas un mot lorsqu’il ouvrait la bouche. Et puis, Audrey avait pour elle une certaine candeur et une gaieté qui agissaient comme un aimant. Et Dieu sait s’il avait aimé ça, cet instant magique qui vous fait vous sentir plus beau que vous êtes, qui fait de vous un être unique. Borg jubilait alors comme un imbécile, n’écoutant pas la voix de Celui-qui-sait. Sa moitié, toujours sur la réserve, restait prudente, méfiante. Mais Borg n’en tenait pas compte.

 

Naturellement, Audrey était venue à lui.

Un signe, déjà ?

La jeune fille habitait la ferme du vieux Milert à deux kilomètres de leur maison. En sa compagnie, il apprenait beaucoup. Doucement, à son rythme, en dépit de la barrière de la langue qui, au début, avait été un sérieux handicap. Ils parvenaient même à la faire rire, Slavko et lui… Ça aussi, ça avait été une découverte. Auparavant, dans son pays, les filles le raillaient à cause de sa timidité maladive, se moquaient de sa façon de parler. Quand elles se retournaient sur son passage, c’était pour ricaner. Et ça, c’était dans les bons jours, quand elles ne l’insultaient pas.

Ici, dans cette contrée inconnue, pour la première fois depuis son arrivée, il avait eu l’impression d’être accepté, d’être enfin… « normal ».

Aux premières lumières de l’été – les jours où son paternel, trop occupé à écluser pour le frapper, le laissait tranquille –, il partait avec Audrey en virée dans les champs ou à travers les sous-bois, ignorant les avertissements répétés de Celui-qui-sait. Audrey avait pour elle l’insouciance de sa jeunesse, une capacité d’émerveillement qui forçait l’admiration, des connaissances qui le surprenaient. Sa vénération envers la jeune fille grandissait à mesure qu’il la côtoyait. Il s’était même livré un peu. Lui avait raconté les bribes de son passé en Yougoslavie. Un père ouvrier, le chômage qui sévissait, la crise économique qui poussait les dirigeants communistes à ouvrir les frontières du pays. D’où l’exil avec sa famille, leur venue en France. Borg souriait en lui racontant sa vie. Parce qu’Audrey semblait l’écouter. Attentive.

Sa princesse…

Bien sûr, les premiers temps, elle avait voulu jouer un peu avec lui. Lui montrer sa culotte, ses seins naissants, ce genre de choses… Mais elle avait vite arrêté son jeu idiot. Borg n’aimait pas ça, c’était… dégradant. Le jeune homme avait fait comprendre à Audrey que les princesses ne se comportaient pas ainsi. Que c’était irrespectueux.

Princesse ! Ce mot avait fait rire aux éclats la jeune fille. Oh oui, elle s’était esclaffée…

Il en avait parlé avec Celui-qui-sait, à l’ombre des regards. Slavko s’était énervé, l’avait traité de débile, comme souvent dans ces cas-là. Celui-qui-sait lui avait soutenu qu’Audrey le ridiculisait, qu’elle se fichait de lui. Ça avait un peu déstabilisé Borg, l’avait un peu blessé aussi, mais même alors, il n’avait pas écouté la voix de son âme noire. Pour le jeune homme de 14 ans qu’il était, Audrey restait sa princesse, Slavko ou pas Slavko.

À force de la côtoyer jour après jour, il connaissait de mieux en mieux Audrey. Tout comme il savait comment elle pouvait être agaçante parfois, à force de minauderies avec d’autres garçons. Extravertie, aguicheuse, enjôleuse, allumeuse, peu farouche. Les termes ne manquaient pas pour caractériser son comportement. Il devait bien avouer que ça l’avait irrité plus d’une fois de la voir se pavaner ainsi, et faire la « belle » avec tant d’autres.

Ce n’était pas vraiment de la jalousie. Davantage une souffrance de voir que la « pureté » de la jeune fille se délitait au contact d’autres personnes. Il avait quelquefois le sentiment de « perdre » son Audrey.

L’automne amena son cortège de pluie, de feuilles mortes et avec lui les premières bourrasques de tempête intérieure.

Audrey l’énervait davantage encore. Bien qu’il n’en laissât alors rien paraître, il ne pouvait que reconnaître les défauts sous l’apparat de princesse. Son attitude insolente qui s’accentuait… qui empirait envers les autres, avec les hommes… surtout les hommes. Ce diable qui l’habitait parfois en présence de mâles, ce besoin de plaire à tout prix qui lui dictait toutes ces choses inconvenantes. Certaines nuits où il s’agitait davantage, il avait l’impression que Slavko s’introduisait dans sa tête. Celui-qui-sait l’insultait en le mettant en garde.

Les paroles de son âme noire torturaient son crâne, vrillaient son cerveau et troublaient son sommeil.

– Tu crois vraiment à tes histoires de contes de fées ? lui avait demandé Audrey en ce jour d’octobre alors qu’ils se baladaient dans les chemins boueux. Les princesses, ça n’existe pas, c’est que dans les films, avait-elle insinué.

Elle était sérieuse, il le savait. Il l’avait regardée longuement, se dandinant d’un pied sur l’autre. Pourtant il n’avait rien répondu, de peur qu’elle se moque. La voir se jouer de lui aurait été un signe de tromperie. Il ne le supportait pas. C’eût été un aveu même de défaite. La peur de perdre sa princesse était plus forte que tout. Non, il ne pouvait pas s’être fourvoyé sur son compte tout ce temps, il ne pouvait pas donner raison à Slavko.

Alors il n’avait rien rétorqué.

Mais elle avait renchéri :

– Tu crois vraiment à toutes les bêtises que tu racontes ? Ces trucs de princesses… de fées. C’est ton père qui t’a foutu des trucs comme ça dans le crâne ? Tu sais, il y a pas si longtemps, j’y croyais encore mais en fait, maintenant… je sais que Sissi, c’est n’importe quoi, que ça n’existe que dans les films ces histoires-là.

Il contenait difficilement sa colère et se maudissait d’être aussi naïf avec les filles. Une lave en fusion le consumait à l’intérieur ; au-dehors, malgré un teint plus rouge que d’ordinaire, il restait de marbre, dominant sa fureur en serrant très fort les poings dans les poches de sa veste. Elle ne valait pas mieux que les filles nues des magazines de son vieux…

Audrey était une tentatrice, une corruptrice aussi. Pas une princesse.

Il s’était gratté la tête. Il lui faudrait composer avec sa moitié la prochaine fois, l’écouter et ne pas lui donner tort.

Ne plus jamais lui donner tort.

Slavko a raison… Ce qui est logique, normal, puisque Slavko est Celui-qui-sait alors que je ne suis qu’un débile… Audrey n’a absolument rien d’une fée ou d’une princesse.

N’empêche qu’il s’était bien trompé sur son compte.

Il avait commis une erreur.

Il n’y en aurait qu’une.

 

Novembre était un mois exceptionnellement doux pour la saison. Après avoir quitté son grand-père Édouard, Audrey avait rejoint le jeune homme au « chêne mort », c’est ainsi qu’ils nommaient le vieil arbre centenaire qui marquait l’entrée des marécages. Puis ils étaient partis du côté de l’étang aux vipères, un endroit qu’il connaissait bien mais que tous fuyaient comme la peste. Un lieu boueux, assez éloigné des fermes alentour, un endroit secret qu’il voulait absolument lui faire découvrir, disait-il. Assez réticente au début – Audrey n’imaginait pas la fin d’après-midi de cette façon-là –, elle l’avait malgré tout suivi, se plaignant et traînant la patte comme un petit animal blessé.

Après trois quarts d’heure d’une marche pénible, ils étaient arrivés aux abords de l’étang – en fait une mare à peine plus grande qu’une demi-douzaine de baignoires réunies –, puis s’étaient assis sur un talus avant de contempler les environs. Audrey, qui commençait à s’ennuyer ferme, avait saisi un brin d’herbe avec lequel elle jouait puis l’avait lissé, plissé pour l’offrir à la brise surgie de manière impromptue.

– Pourquoi est-ce que je ne vois jamais ton frère ? avait-elle soudain demandé au garçon qui l’observait à la dérobée.

Il s’était retourné, mâchoire contractée ; la jeune fille avait tressailli.

– Oh, mais je te rassure… Tu le vois très souvent, c’est juste que tu ne le sais pas… Slavko est… très discret, il reste dans l’ombre, avait-il ajouté un étrange sourire barrant son visage.

– T’es pas drôle, là… et… t’es vraiment bizarre aussi, parfois.

– Bizarre comme… drôlement bizarre ou bizarre comme bizarrement drôle ?

Il semblait content de sa repartie et pas très loin d’en rire.

Là, Audrey avait marqué une pause, le regard flottant par-delà les champs, le temps de rassembler ses pensées. Oui, Borg était étrange aujourd’hui. Et pourquoi prenait-il donc cet accent biscornu, là, avec elle ? Un mélange d’appréhension grandissante et même de peur l’avait alors enveloppée.

Sentant l’embarras d’Audrey, le jeune homme s’était levé en lui tendant la main. Elle avait à peine eu le temps de protester qu’il enserrait déjà son bras et l’entraînait vers la mare. Il l’avait plantée là, sur le bord ; puis s’était avancé, enfonçant la boue grasse du terrain meuble avec ses grosses chaussures. Le garçon avait fureté un instant dans les herbes hautes puis s’était retourné vers Audrey, un sourire aux lèvres. En plus d’aimer les vipères, « les rampants » comme il les appelait parfois, Audrey savait que Borg était rapide. D’un air triomphant, il en avait alors saisi une puis l’avait présentée devant le visage de la jeune fille, terrorisée. Audrey avait hurlé si fort devant la bestiole qu’il se demandait même si elle pourrait encore parler ensuite. Ce qui n’avait aucune importance. Loin de lui faire peur, le cri de la jeune fille avait eu pour effet de le galvaniser davantage.

– Qu’est-ce qui ne va pas, Audrey ? C’est dans la culotte que tu le veux, le rampant, hein ? Qui sait ? Peut-être que ça va te faire du bien… ou au contraire calmer tes envies !

Audrey avait tenté de le repousser, de le frapper puis de regagner le talus. En vain. Mi-amusé, mi-surpris, le jeune homme l’avait giflée en retour, suffisamment fort pour qu’elle pleure, pas assez pour qu’elle tombe inconsciente.

– Chuuuut Audrey, chuuuut… J’y crois plus non plus aux histoires de princesses…

 

Il la contempla longuement, étendue dans l’herbe rase, offerte au vent léger du soir. La tête haute, le menton relevé, volontaire ; belle. Presque une femme.

C’est vrai qu’elle ressemblait presque à une princesse avec sa jupe plissée, ses cheveux blonds, son visage gracieux, quasi angélique. Et ça, les princesses, il pouvait dire qu’il les connaissait bien. Tout l’inverse des putains que son vieux matait dans les pages de magazines, des femmes étalées comme de la bidoche, offertes à son regard dans des postures obscènes.

Maintenant que la nuit s’amorçait, que le vent forcissait, Audrey semblait apaisée. Il remonta une mèche de ses cheveux, arrangea son chemisier, tira sur l’un des plis de sa jupe. Elle restait belle.

Le fait que son corps soit recouvert de serpents n’y changeait rien.

Belle dans la mort.

Il réfléchit.

Il n’aimait pas la façon dont ça s’était passé. Non pas qu’il déplorait la mort d’Audrey, non… Il avait aimé jusqu’à ses couinements dans ses derniers instants de vie… Il ne regrettait rien mais se disait juste qu’un meurtre ne s’improvisait pas. Qu’il lui faudrait prendre quelques précautions les prochaines fois.

Parce qu’il ne doutait pas un instant qu’il y aurait des prochaines fois.

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Le 22 novembre 1963, les journaux du monde entier annonçaient l’assassinat du président John Fitzgerald Kennedy. Audrey Milert, elle, était tuée dans l’indifférence générale. Tout au plus eut-elle droit à un entrefilet de quatre lignes dans le journal local.

Ce jour fut le point de rupture du jeune Yougoslave avec le monde réel. Il prit conscience que son monde à lui était un terrain de jeu à explorer, un territoire où tout était, sinon permis, du moins possible.


1. « Petite fille » en serbo-croate.