La nuit du 22 janvier 2015, en plein hiver nordique, d’immenses fleurs rouges envahirent le terril 4 de Loos-en-Gohelle. Elles se balancèrent insouciantes sur leurs hautes tiges jusqu’au surlendemain. Ce fait étrange, dûment constaté par tous les services de police et la communauté botaniste, fut soigneusement consigné dans de multiples rapports et donna lieu à de nombreuses communications scientifiques. Le 24 du même mois à 13 h 41 exactement, elles disparurent comme elles étaient apparues sans laisser la moindre trace.

Yvon

 

Le commissaire d’Artagnac est appuyé contre un arbre, face à la fenêtre de ma cuisine. De loin, il me semble qu’il sourit…

Il est là, campé, depuis la veille au soir, et je m’efforce vainement de l’oublier. Cinq jours plus tôt, je me suis attaqué à ma dernière « proie ». Quelques secondes ont suffi ; le couteau sous la gorge et la main baladeuse… La fille n’a pas résisté. Lorsqu’elle a senti la lame, elle a « renoncé ». C’est le mot que j’emploie toujours.

Maintenant je ris à l’intérieur de moi. Une vengeance ? Mieux, une revanche ! Cinq filles, soigneusement choisies, en à peine un mois. Mais une erreur aussi. Pire, une faute !

 

Depuis ce jour, d’Artagnac me suit. Inlassablement. Mieux, il ne me lâche pas d’un pouce même au plus profond de la nuit. Il semble qu’il ne dorme jamais.

Après la cinquième fille, je me suis soudain relâché, dans un bar surtout où j’ai depuis longtemps l’habitude de boire.

 La fille, je la connais ! me suis-je exclamé, en voyant sa photo dans le journal.

 Tu la connais, toi Yvon ? s’est étonné le serveur en fronçant les sourcils !

Je me suis vite repris : « Une ressemblance ! » Mais cela a suffi pour que d’Artagnac, alerté, me convoque au commissariat.

Une seule phrase, donc ! Depuis, le commissaire est collé à mes basques. La bernique sur le rocher, c’est lui. Moi, c’est le rocher. Et comme ce dernier, je la joue impavide.

 Bonjour commissaire, je lance bravache lorsque je passe devant lui.

 

Tout au long de l’interrogatoire, je n’ai pas bronché. « J’étais saoul comme une armée de Polonais… ! Mais j’ai un alibi, commissaire. »

Il a plissé des yeux, matois, et m’a laissé partir.

Je devrais donc être tranquille maintenant mais je ne le suis guère. J’ai trop senti l’intime conviction dans son regard. Depuis, j’en suis réduit à soliloquer, la peur au ventre. Et le manque aussi, celui de la terreur des filles qui suinte jusque sous leurs jupes, de leurs gémissements et de toutes leurs supplications.

Après le gargouillis final, j’essuie invariablement le couteau sur leurs vêtements et le dissimule sous ma veste en jetant des regards fous autour de moi. Mais l’ombre est toujours propice et la chance souveraine. Il n’y a personne. Jamais. La silhouette d’un cycliste ombre peut-être, un soir… « Tous devant la télé », je souris.

Après, j’installe le corps au milieu de la rue ou bien en évidence sur le trottoir, les jambes écartées et la gorge ouverte comme un autre sexe. Puis je m’enfuis vers mon antre et savoure.

 

Dehors, le commissaire a allumé une cigarette. Je l’ai repéré au point rouge de la braise dans l’obscurité de la nuit. Derrière lui, l’ombre gigantesque et noire des grands terrils…

On m’appelle Yvon mais mon vrai nom est Moché. Je vis ici depuis soixante ans. Mon père était mineur à la fosse 18 avant que les mines ferment. À la maison, il y avait Adena la mère et Margalit, ma sœur diphtérique morte à 8 ans. Alors, chagrin dans la maison, dépression pour la mère et alcool pour le père…

Et puis un jour plus rien et même plus de travail et de charbon sur le visage. Juste la silicose et la mort ignominieuse qui va avec…

C’est à cette époque-là que la mobylette (la « bleue » comme on l’appelait alors !) m’avait trahi. Des freins qui ne répondaient plus et le mur qui se rapprochait à la vitesse du malheur ! Une gueule cassée et un genou explosé… Après, j’avais appris le regard des autres, celui des filles surtout qui détournaient les yeux lorsqu’elles m’apercevaient.

 

 C’est à cause de ta gueule, avait dit d’Artagnac, lors du premier interrogatoire…

 Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?

J’avais roulé des épaules et il m’avait laissé m’enfuir…

Des raisons, j’en avais eu beaucoup à l’évidence. Autant que d’alibis sans doute…

Un bon magnétophone et le tour était joué. Les voisins m’avaient entendu chanter toute la soirée. Quant à ceux d’en face, pardieu, ils avaient eu droit à l’image ! Un mannequin animé, fabriqué par mes soins, assoupi dans un fauteuil derrière le fin voilage de la fenêtre. Et lorsque la lumière s’était éteinte, le bruit d’un ronflement… Ah, quelle science temporalisée il m’avait fallu déployer là et quel raffinement dans la tromperie ! Aujourd’hui encore, j’en ris. Je me vautre même dans ce rire-là comme un cochon dans l’auge.

 Les filles, c’est ta revanche, Moché, avait susurré d’Artagnac, avec raison.

J’avais éludé, royal. Des revanches, j’en avais au moins une qu’il n’était pas près de découvrir !

 Je ne sais pas de quoi vous parlez !

 Je sais que c’est toi…

J’avais haussé les épaules.

 

Je hausse toujours les épaules comme si le monde était absurde.

Je les hausse encore aujourd’hui en le voyant adossé à l’arbre et je m’efforce de rire même si la peur me tenaille atrocement. Je pense à Dorothée, la fille de l’architecte, à Marlène, Natacha, Sophie et Ambre. Soumises. Toutes. L’acceptation absolue d’avant le gargouillis.

Ce soir, alors que la nuit tombe sur la ville, je songe à leurs derniers instants. À ce que je leur ai fait et à ce qu’elles ont subi.

Je pense soudain que je leur ai tout pris, la jeunesse, mais la vie surtout. Absorbé par mes pensées, je n’entends pas la porte s’ouvrir derrière moi.

Lorsque le couteau me tranche la gorge, je gémis. De surprise d’abord puis de terreur.

L’aube est au-delà de moi, puissante et lourde.