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Daniel Pagés

 

 

Des cris dans l’écume

 

© Yucca Éditions 2017

Tous droits réservés pour tous pays.

 

 

 

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1

Les goélands étaient posés, immobiles, dans le champ sur le côté de la maison de pierre grise et n’eurent pas un sursaut quand Lena tapa ses pieds avant d’entrer. Marie-Anne, sa grand-mère, sortit dans le vestibule et regarda la mer par la porte restée ouverte.

— Ils ont annoncé du vent, un bon coup de vent pour cette nuit. Rentre vite te mettre au chaud !

La jeune fille lui sourit en déroulant son cache-nez et en ouvrant son manteau. Elle se pencha pour enlever ses chaussures puis la suivit dans la grande pièce où ronflait le feu dans la cheminée. La chaleur la saisit, brûlant ses joues, et elle se rendit compte qu’elle suait. Elle avait marché à vive allure à travers sable et rochers, tout au long des deux kilomètres qui séparaient le village de la vieille maison. Elle avait ainsi réussi à échapper aux premiers des nuages gris qui montaient du sud-ouest et portaient assurément la pluie et la tempête.

La vieille dame repéra tout de suite l’auréole qui fonçait le vert clair du T-shirt dans le dos de sa petite-fille.

— Va vite te changer, tu es trempée, tu vas attraper la mort !

Lena ne protesta pas. Elle savait que rien n’y ferait et ne voulait pas que sa grand-mère se fasse du souci pour si peu.

 

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La jeune fille occupait la chambre de la tour.

Normal, pour une princesse, disait toujours sa grand-mère en riant.

La tour elle-même s’était un peu fondue dans le bâtiment de granit et sa toiture d’ardoise, et on n’en remarquait qu’une avancée de deux mètres sur la partie gauche de la maison. Les guetteurs qui l’habitaient autrefois avaient disparu depuis près de deux siècles et comme souvenir d’eux ne restait que le nom de la bâtisse : Ar Geder, la vigie.

Lena tira son sous-vêtement trempé par-dessus sa tête, se sécha un peu avec, et ouvrit la fenêtre. De la hauteur où elle était, elle pouvait surveiller presque toute l’anse où la houle rentrait et s’étalait en mille bulles blanches sur le sable. Plus loin, la roche sombre courait tout droit jusqu’à la pointe avant de revenir vers le village et le port. Un rayon de soleil oblique se glissa entre deux nuages et frappa un groupe de maisons perdues sur la lande, leur rendant leurs couleurs. Un rayon laser doré. Éphémère.

Elle respira à pleins poumons. Ça sentait bon l’iode et les algues. Elle ne se lassait pas de ce parfum que le vent portait chaque fois que l’océan commençait à brasser plus fort les graviers de la plage et à battre infatigablement les rochers. Une odeur tiède et puissante qu’elle n’avait jamais retrouvée ailleurs.

L’averse arriva avec une rafale en brouillant la vue et en crépitant sur le pavé de la cour. Lena frissonna. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas encore mis un T-shirt sec et qu’elle sentait le froid sur sa peau.

Elle ferma vivement la fenêtre et se précipita vers son placard et sa salle de bains.

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2

Le parfum de la soupe qui cuisait sur le réchaud à gaz dans la cuisine arrêta Lena dans l’escalier. Elle renifla un instant avec un sourire ravi.

Sa grand-mère avait rapproché un fauteuil du feu et lisait, plongée dans un article d’Ouest-France. Comme souvent elle avait rassemblé ses cheveux blancs en un chignon rond tenu par des épingles et portait sur sa robe un gilet de couleur sombre. Elle leva ses yeux par-dessus ses lunettes.

— Alors, que nous raconte ton nez ?

— Ça sent rudement bon ! Je dirais… une pointe de céleri, peut-être un peu de poireau. Mais le fond est sucré. Bon, là, je triche un peu, j’ai aperçu les carottes sur la table en passant tout à l’heure. C’est ta célèbre soupe orange, ma préférée !

— Juste ce qu’il faut un soir de tempête, expliqua la vieille dame avec un sourire.

Comme pour confirmer, une rafale gronda dans la cheminée et aplatit un instant la flamme en refoulant une bouffée de fumée.

— Reste un peu près du feu pour sécher tes cheveux. On ne mangera pas avant une bonne demi-heure.

La jeune fille tira un fauteuil vers l’âtre et s’y laissa tomber avec plaisir. Le rougeoiement de la braise et la danse des flammes la fascinaient toujours. Elle pouvait rester de longs moments à les contempler sans prononcer un mot. Aujourd’hui comme au plus lointain de la préhistoire, le feu avait quelque chose de sacré, d’envoûtant pour beaucoup d’êtres humains.

 

Elle décela la petite flamme verte qui lui disait qu’on brûlait du bois flotté, imprégné de sel, ramassé sur la plage voisine après l’une des grandes tempêtes de l’année précédente.

Du bois qui avait peut-être navigué sur une rivière et un fleuve avant de voyager sur l’océan au gré des courants. Un chêne déraciné par un torrent en furie après un violent orage comme il y en avait de plus en plus dans certaines parties du pays. Un pin arraché à la forêt sur une dune que la mer grignotait davantage chaque année. Ou la membrure d’une vieille épave qui se cachait depuis des siècles au fond de l’océan et que les tempêtes avaient secouée.

Chaque morceau aurait pu raconter une histoire. Une histoire qui se finit bien, malgré tout, songea-t-elle, dans la beauté, dans la lumière et la chaleur des flammes.

Un morceau de braise éclata et le claquement sec tira Lena de son rêve. L’impression fugitive qu’on lui avait posé une question l’effleura. Sa grand-mère avait plié son journal et quitté ses lunettes. Elle la regardait.

— Heuu… pardon, Mamie, tu m’as demandé quelque chose ? J’étais un peu… dans la lune.

— J’ai vu ça ! répondit-elle en riant. Je sais bien que lorsque tu es plongée dans le feu ou que tu regardes l’océan, il faut poser plusieurs fois les questions.

— Pardon ! Donc, tu me disais…

— Je te demandais qui tu avais rencontré au bourg cet après-midi et quelles étaient les nouvelles.

— Les filles étaient au cinéma en ville avec leur mère, comme prévu, mais quand je suis arrivée au port, je suis tombée sur Erwan…

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3

Erwan était aussi roux que Lena était brune, avec un visage criblé de taches de son et des yeux bleus malicieux. Il l’avait reconnue de loin et l’avait attendue. Ils avaient ensuite cheminé ensemble le long de la route un peu défoncée qui se coulait entre les quais et les grands bâtiments de la criée1.

Les bateaux de pêche étaient bien serrés à l’abri. On était dimanche et c’était leur jour de repos à eux aussi.

Du bout de la jetée, ils avaient aperçu le canot2 de l’oncle du garçon qui se dirigeait vers eux, chargé d’un gros tas de filets. Compte tenu de la météo, il avait préféré mettre au sec ses derniers engins de pêche.

Erwan avait récupéré au vol le cordage que l’homme lui avait lancé et l’avait habilement noué sur le gros anneau de fer scellé dans le béton. À l’arrière, Lena avait fait de même. L’oncle Lannig avait sauté sur le quai.

— Déjà en vacances ? avait-il dit en tendant sa joue fraîche et salée à la jeune fille.

— Depuis avant-hier soir… comme Erwan.

Une rafale de vent plus forte l’avait bousculée et l’homme qui n’était pas bavard n’avait pas attendu la suite pour redescendre dans son bateau et faire passer aux deux jeunes trois caisses de poisson.

— Godaille…3

— Tu as quand même un beau lieu et quelques rougets, avait fait remarquer Erwan.

— Sur plus de cent mètres de filet… Tu te rends compte ? On ne pêche plus rien en ce moment.

— Grand-père dit qu’on a vu un grand pèlerin4, cette semaine-ci, qui chassait le long de la côte.

L’oncle avait haussé les épaules.

— Je ne crois pas qu’il fasse fuir le poisson, avait expliqué Lena qui avait étudié le problème, il avale surtout du plancton5 et des alevins qui se déplacent en bancs.

— Oui, et il y a aussi pas mal de dauphins qui traînent dans le secteur, ces temps-ci, avait maugréé le pêcheur. Mon père parle de prendre le fusil et de les tuer tous.

Lena avait poussé un petit cri et protesté, l’air horrifié. Elle n’avait pas souvent côtoyé des dauphins, mais elle se souvenait très nettement du bonheur qu’elle avait ressenti un jour où, en Méditerranée, une bande de ces mammifères avait accompagné le voilier sur lequel elle naviguait en famille. Aussi fort que si c’était elle qui filait à toute vitesse dans les vagues.

— Oui, c’est idiot ! avait admis Lannig. Mais tu comprends, on ne sait plus comment faire. Bien sûr, il y a trop de filets et on racle les fonds depuis trop longtemps, la mer se réchauffe et on dit que le poisson remonte au nord en cherchant l’eau plus froide. Et la pollution qui n’arrange rien… Les algues vertes s’entassent dans les fonds et jusque sur les plages. On dirait que tout est détraqué ! Heureusement, mes enfants n’ont pas l’intention de reprendre le métier, ils font des études… Dans dix ans, je crois qu’il n’y aura plus rien à pêcher dans la mer à part les torpilles électriques et quelques vieilles6 cachées dans les rochers.

Il avait montré le gros poisson aux taches vertes et d’autres plus petits aux écailles luisantes marbrées d’orange dans le coin de la caisse plastique.

— J’en laisserai un peu à ta grand-mère en passant, vous pourrez faire une soupe.

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4

Une longue rafale secoua la fenêtre et la pluie crépita un instant contre les vitres. Lena se demanda si ce n’était pas des grêlons, mais les grosses gouttes s’écrasèrent et ruisselèrent de l’autre côté du verre. Toutes les deux abandonnèrent un instant la soupe brûlante pour écouter le grondement des rouleaux qui se cassaient assez loin sur la plage et que le vent portait. Un énorme train qui tournerait en rond tout près, sur une voie au bord de l’eau.

La marée descendait encore, mais la houle avait grossi.

— Il ne fera pas bon être en mer cette nuit… soupira la vieille dame.

Lena leva discrètement les yeux et s’attarda un instant sur la photo du grand-père qui veillait sur les siens, dans le cadre accroché au mur. Très vite, elle revint à son assiette et planta sa cuillère dans la soupe crémeuse.

— Personne ne sort cette nuit ni la prochaine, certainement. Et les bateaux sont amarrés bien à l’abri.

La jeune fille n’en dit pas davantage. Elle sentit le poids du regard de Marie-Anne, mais garda son nez baissé et souffla sur le potage trop chaud. Elle savait combien de nuits de tempête la vieille dame avait passées, les yeux fixés sur le large, à se convaincre que son homme était en sécurité.

Toute sa vie.

Jusqu’au jour où la griffe d’une vague le lui avait arraché.

 

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Une fois revenue en haut de la tour, Lena récupéra son téléphone sur son lit et entreprit de répondre aux urgences. Les amies de Clermont avaient toujours quelque chose à raconter et elle leur écrivit gentiment quelques mots, appuyée à la fenêtre, ses doigts courant à toute vitesse sur le clavier.

Le dernier message reçu venait d’Erwan.

Son sourire s’élargit.

’