Claude Bernier

Compostelle - Chemin

Sanabrés

 


 

© Claude Bernier, 2018

ISBN numérique : 979-10-262-1535-6

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La Via de la Plata

De Zamora

À

Santiago

En passant par

Ourense

 

Zamora, vendredi, le 12 juin 2009

 

La plaine de la Castille

 

 

Pour qui connaît bien l’histoire de l’Espagne, la ville de Zamora évoque un passé chargé de légendes, de héros, de hauts faits militaires qui ont marqué son destin. Moins célèbre que sa cousine, la ville de Salamanca, à 62 kilomètres plus au sud, a connu un rôle nettement plus important dans le déroulement de la vie politique de cette région de l’ouest de la péninsule ibérique.

 

Alors que Salamanca marque l’entrée de la Castille, par le sud, Zamora demeure le pivot de cette grande plaine que les historiens romains avaient jadis baptisée « le grenier de l’empire », tellement cette terre produisait du blé en abondance. La conquête ne s’était pourtant pas avérée facile. Un simple pasteur Ibère avait bien compris la stratégie nécessaire pour contenir des forces nettement supérieures aux siennes. Pendant plus de vingt ans, avec sa petite troupe de valeureux guerriers, Viriate a su tenir tête aux légions impériales de l’armée romaine. Se déplaçant constamment avec vélocité, ménageant embuscade après embuscade, il savait tendre des pièges aux soldats qui s’aventuraient en dehors des camps, sans jamais affronter les légions déployées en rase campagne. Incapable de le vaincre, les Romains durent utiliser la ruse et la trahison pour se saisir de lui, l’enchaîner et le traîner de force jusqu’à Rome.

 

La région pacifiée, les ingénieurs romains unirent les deux villes par une voie romaine, la via romana numéro XXIV. Ils construisirent un magnifique pont au sud de Zamora sur le fleuve Duero et firent de même pour Salamanca, sur le rio Tormes, de telle sorte que cette route qui reliait le sud, du port de Cadix à la ville d’Oviedo, au nord de la Lusitania, cette grande province romaine à l’ouest de l’Espagne, permit un rapide développement de ces deux villes.

 

À cette époque, Salamanca s’appelait Salmantice. Le nom de la ville se transforma au XIIIe siècle avec la création de l’une des plus célèbres universités d’Europe. Les étudiants venus de pays d’origine fort différente utilisaient la langue latine pour communiquer entre eux. Ayant coutume de se réunir dans une grande salle pour discuter, ces étrangers ne conservèrent dans leur mémoire que les premières lettres du nom de cette ville et puisèrent dans leurs mots latins « sala magna » pour la désigner, ce qui donna par la suite, Salamanca, en espagnol.

 

Les Romains appelèrent la première place forte sur la rive nord du Duero, Oculo Duri (l’œil du Douri), car ce fleuve permettait la libre circulation des biens et des denrées de Zamora à Porto qui donnait accès à l’océan Atlantique. La forteresse qu’ils construisirent devait veiller sur la région et surtout sur le grand fleuve qui s’était creusé un nid dans cette région très fertile.

 

Avec la chute de l’empire romain et les invasions barbares, les anciennes forteresses furent en grande partie détruites. Une telle situation ouvrit toutes grandes les portes à l’arrivée des Maures en 713. La péninsule ibérique fut complètement conquise par les nouveaux envahisseurs. Les Arabes occupèrent les lieux pendant deux siècles et donnèrent à cette agglomération le nom d’une ville bien connue en Turquie, Samurah, que les Espagnols traduisirent en leur langue par le mot Zamora.

 

Durant les guerres de la Reconquista, la reconquête de l’Espagne par les chrétiens, un jeune chevalier des armées espagnoles, Rodrigo Diaz de Vivar, mieux connu sous l’appellation El Cid Compeador, devint très célèbre, à la suite de ses nombreuses victoires militaires. Après avoir enlevé cette place forte aux mains des Arabes, il construisit une muraille autour de la ville et érigea ici un château digne d’un roi. La ville devint alors une place forte quasi imprenable et son chef, un héros célèbre pour tous les Espagnols. Sa réputation s’étendit même à travers toute l’Europe et bien des nobles de la cour du roi Alfonso VI commencèrent à craindre son prestige et certains se mirent à désirer sa mort. Averti qu’un complot se préparait contre lui, El Cid fit ses adieux à sa belle Chimène et à ses enfants, monta sur son noir destrier et, avec l’aide de ses fidèles compagnons d’armes, traversa l’Espagne tout entière, de l’ouest vers l’est, bousculant tout sur son passage et alla fonder la ville de Valence, sur le bord de la Méditerranée, où il mourut en 1099.

 

La ville de Zamora est remplie de légendes liées à ce valeureux guerrier. Avec le renom que lui apporta le capitaine militaire émérite, elle devint en quelque sorte un symbole de fierté pour une jeune nation qui se cherchait un avenir. Les rois de Castille prirent l’habitude de venir chercher leur couronne sur le tombeau du héros et la ville multiplia les couvents et les monastères. Trente huit églises furent érigées sur cette colline qui devient l’emblème de la nation espagnole. De multiples œuvres littéraires, romans, pièces de théâtres, poèmes de toutes sortes, puisèrent leurs inspirations dans ces faits d’armes, alors que l’idylle très connue entre la belle Chimène et le valeureux El Cid, le plus célèbre d’Espagne, donna naissance à de nombreux ouvrages qui ne se comptent plus. Aujourd’hui encore, durant la Semana Santa, la semaine qui précède Pâques, des milliers d’Espagnols accourent dans cette ville sainte pour assister à des fêtes grandioses qui évoquent ce passé glorieux.

 

En 2004, quand nous avons parcouru le chemin de La Via de la Plata, des pluies abondantes nous avaient causé bien du souci. À plusieurs endroits, le sentier était devenu impraticable, nous obligeant à marcher sur le bord de la route pour traverser les cours d’eau. Le livre guide qui orientait nos pas, nous avertissait que le chemin qui passait par Ourense, à travers des montagnes de León, était particulièrement périlleux au printemps. Le sud de la Galice, une région très montagneuse, était sillonné par de nombreuses rivières qu’il faudrait traverser à gué. Cette situation nous avait convaincus de monter vers le nord où nous allions croiser le camino francés à Astorga.

 

Dans mon esprit, ce chemin demeurait incomplet, amputé du camion sanabrés. Aussi je rêvais de faire ce tronçon, un jour. Cette année, l’intervalle de trois semaines entre la fin du chemin portugais et l’arrivée de mon épouse à Paris me permettait enfin de rester en Europe et de parcourir ce camino qui m’attirait particulièrement.

 

C’est donc avec certaines appréhensions que j’ai quitté mon ami belge, Roger, hier soir, et que je me suis rendu seul, ce matin, à la estación de autobuses, pour monter dans un véhicule qui m’amènerait au point de départ de ce nouveau chemin.

 

Il est 13 h quand l’autobus entre dans la gare de Zamora en provenance de Santiago. Situé dans un quartier résidentiel récent, l’édifice me semble nouvellement construit. À la sortie, je demande à un policier de faction, qui se tient à l’ombre, dans quelle direction je dois marcher pour rejoindre le centre ville. Il tend le bras en direction du soleil, à l’ouest, sans doute. Je m’arrête à un petit bar pour acheter une bouteille d’eau. Juste en face, à la farmacia, un immense thermomètre à l’extérieur, indique un beau 43˚ degrés. J’avais deviné. Le soleil frappe fort.

 

Après une demi-heure de marche, j’arrive enfin à la calle Santa Clara, la grande rue commerciale que je connais bien. Quelques minutes plus tard, je sonne à l’hostal Chiqui, sur la rue Benavente. Une voix féminine s’empresse de me répondre. Une chambre est disponible. Je monte au deuxième étage et je reconnais la vieille dame. Je lui explique que je suis venu ici, en 2004, et que c’est un plaisir pour moi d’y revenir. Sans autre commentaire, je paie les 30 € et elle me remet les clefs. Je ne verrai personne d’autre dans ce petit hostal jusqu’à ma sortie, le lendemain matin.

 

Je prends quand même une douche pour me donner bonne conscience, car avec cette température, le geste me semble inutile. Comme je n’ai rien mangé depuis mon départ, je pars à la recherche d’un restaurant. La petite cafétéria en face de l’hostal où nous avions soupé lors de notre passage a subi de profondes transformations et, en jetant un regard sur les bouteilles de champagne sur le comptoir du bar, je comprends qu’un groupe fait la fête. Toutes les tables sont remplies et je ne me sens pas du tout le bienvenu.

 

Dans une ruelle, adjacente à la rue Santa Clara, une petite terrasse sert encore des repas. La jeune fille m’apporte la carte du menu qui convient à mon portefeuille. Pendant que l’on me prépare une assiette, je sirote une bière froide qui fait du bien.

 

Pour la première fois, je réalise que maintenant je suis vraiment seul, que je me prépare à faire un chemin en solitaire comme je l’ai toujours désiré.

 

En 2001, lors de mon premier chemin, j’avais recherché la compagnie des autres pèlerins, dès le départ. Je craignais de marcher seul. Après que mes premiers compagnons de route m’eurent quitté à Aumont-Aubrac, j’avais marché seul quelques jours à peine, porté par l’adrénaline que m’avait procuré la rencontre de Felice, la jeune handicapée espagnole. Puis, je m’étais joint aux quatre pèlerins de Poitiers, dans le gîte d’Estaing. Étaient venus s’ajouter peu après Monique de Lille, Gilles de Paris et même Georges de Lyon, de telle sorte que je ne me sentais jamais vraiment seul.

 

Après la traversée des Pyrénées, pendant deux petites journées, un couple de Marseille marchait sur mes talons. Ils ne parlaient pas du tout espagnol et me demandaient sans cesse de les aider. À Pampelune, j’avais réussi à les semer, car leur présence devenait encombrante. Cette journée même, en entrant dans la ville, un pèlerin belge m’avait montré une balise cachée derrière une voiture pendant que je cherchais la route à suivre. Nos pas allaient se croiser de plus en plus fréquemment. Roger Thomas est devenu plus qu’un simple pèlerin d’occasion, un ami, un frère. Nous avons fait cinq autres chemins ensemble, dans le partage et l’amitié. Je ne dirai jamais assez à quel point cette rencontre a changé ma vie.

 

Nous nous sommes quittés, hier soir, à la gare ferroviaire de Santiago. Il prenait le train pour Valence et aujourd’hui, je me retrouve seul pour entreprendre ce nouveau chemin. Maintenant je dois compter uniquement sur moi-même pour me débrouiller. Avec Roger, nous marchions rarement côte à côte, mais je savais qu’il était là, qu’il me viendrait en aide, si j’en avais besoin. Pour une fois, je commence un chemin tout à fait seul et je ne veux rechercher la compagnie de personne. Loin de moi l’idée de fuir ceux qui viendront vers moi, j’accepte à l’avance de partager avec eux. En plus, il me fera toujours plaisir de les écouter, de manger ou boire à leurs côtés, mais je ne veux m’accrocher à aucun compagnon ou compagne de marche. Un vrai chemin en solitaire.

 

Malgré le soleil brûlant, je tiens à revoir la ville. En cet après-midi torride, les rues sont désertes. Après la traversée de la Plaza Mayor, je longe l’immense cathédrale, franchit le portail des murailles et m’avance sur une terrasse qui surplombe le grand fleuve Duero. À ma gauche, derrière moi, le château du chevalier El Cid Compeador. Il avait fait construire le bâtiment sur le point le plus haut de la ville, avec une vue magnifique sur le fleuve et la Castille. En effet, de cette terrasse, notre regard se prolonge vers l’est en direction de Madrid, et au sud, vers Salamanca. À son époque, la majeure partie de ces terres fertiles appartenait encore aux envahisseurs, los Moros. Je me rappelle, en 2004, nous étions arrivés par le sud et je m’étais émerveillé devant ce promontoire, sur la rive nord du fleuve. Le château brillait au soleil, pointant fièrement ses tours au-dessus de la muraille, sur un fond bleu, sans nuage. La gloire de l’Espagne éclatait de lumière. Il avait fallu alors contourner les arcades du vieux pont romain, en partie détruites et laissées à l’abandon, traverser le fleuve sur le nouveau pont et remonter le long de la rive vers le château qui attirait constamment notre regard. Comme le temps frais le permettait, nous avions mis tout le temps nécessaire pour visiter le quartier ancien.

 

Cet après-midi, je cherche plutôt des coins d’ombre pour m’arrêter pour quelques photos. Les portes de l’immense cathédrale sont encore fermées et n’ouvriront qu’à l’heure de l’office, un peu avant 18h. Je longe le palais épiscopal et la vieille église San Isodoro, l’une des plus anciennes de la ville. Juste à côté, une partie du mur de la forteresse romaine a résisté à l’usure du temps. Derrière, l’église Santa Magdalena fut érigée sur les ruines de l’ancien système de défense. Son emplacement, sur la pointe rocheuse, offre un très beau coup d’œil sur le fleuve qui se prolonge vers l’ouest. C’est là que Viriate avait construit sa première forteresse qui n’a pas résisté longuement aux catapultes et aux assauts de l’armée romaine.

 

En soirée, je cherche en vain un restaurant espagnol qui ouvre ses portes un peu plus tôt. Rien ne semble disponible avant 21 h. Je m’arrête alors dans un café turc où le jeune homme me prépare avec soin un K – Q – Bab de son cru. Cet étudiant en agronomie vient de l’Azerbaïdjan et s’exprime avec aisance en espagnol. Comme je suis seul avec lui dans le café, tout en mangeant mon sandwich, nous échangeons quelques phrases sur sa situation. Puis, sans tarder davantage, je me dirige vers ma chambre qui, heureusement, a gardé sa fraîcheur, malgré la température très chaude à l’extérieur.

 

Samedi matin, je quitte l’hostal au lever du soleil, alors que la ville dort dans la douceur du matin. Les rues désertes, couvertes de saleté, exhalent les odeurs de la nuit. Aucun bar du centre ville n’a encore ouvert ses portes. Je profite de cette tranquillité pour sortir de la grande agglomération sans être incommodé par la circulation. Au dernier carrefour, avant de prendre le sentier, une simple lumière attire mon regard. Je peux enfin prendre mon petit-déjeuner et boire un bon café. La dame m’offre un morceau de gâteau fait maison, fourré au chocolat, car elle n’a rien d’autre sur son comptoir. Le boulanger va passer plus tard, me dit-elle. Les Espagnols de la Castille ne sont jamais pressés de commencer leur journée.

 

Au-delà du carrefour, un grand panneau, posé là par les amis du chemin, indique les villes et les villages que je vais traverser au cours des prochains jours. Ces tableaux magnifiques, j’en verrai au moins cinq, chaque fois illustrant avec précision les étapes importantes de cette Via de la Plata.

 

Puis les flèches jaunes m’envoient au milieu d’un dédale de rues aménagées pour de futures constructions où aucun bâtiment n’a encore vu le jour. Aucune balise n’apparaît sur le ciment fraîchement coulé et le goudron, sous la chaleur des premiers rayons de soleil, adhère aux semelles de mes bottes. Au coin des rues, bien fixés dans le sol, les poteaux attendent leur panneau de signalisation. Pour toute indication, il me reste la N-630 qui file en ligne droite et le village de Roales del Pan dont j’aperçois les premières maisons, au loin.

 

À proximité du village, un couple de personnes âgées a aménagé à côté de leur maison un petit parc assez particulier. Des marionnettes en papier mâché, de dimension humaine, représentant des pèlerins avec leur gros sac, se faufilent entre des arbres, franchissent des ruisseaux et contournent des rochers pour arriver finalement au ciel où ils sont accueillis par des anges. Un tableau, empreint de simplicité, qui illustre les croyances de ces gens.

 

Un souvenir de Roales del Pan demeure bien vivant en ma mémoire. En 2004, en remontant la rue principale, nous avions demandé à une vieille dame s’il était possible de trouver un bar dans le village. Nous n’avions pas encore pris notre café du matin. La dame nous a invités à nous asseoir sur un banc en face de sa maison. Quelques minutes plus tard, elle revenait nous voir, apportant deux tasses de café et des petits gâteaux qu’elle avait cuisinés elle-même. Ce matin, la rue demeure déserte et personne ne vient m’offrir du café. Mais un petit bar a ouvert ses portes à quelques mètres de l’église paroissiale.

 

Dépassé le village, un long sentier de douze kilomètres s’engage à travers les champs. En ce matin radieux, je goutte enfin à la tranquillité des grands espaces. Personne derrière, personne devant, j’avance d’un bon pas sur un sentier de terre rouge, la couleur de la Castille. Loin, à ma droite, la N-630 me rassure. Je marche véritablement dans la bonne direction, même si les balises se font rares. De fait, elles ne manquent pas, car à chaque croisée de routes, j’en retrouve une qui confirme la direction à suivre.

 

Quand j’ai préparé mon voyage, au Québec, avant de partir, je rêvais déjà de tels chemins : des champs à perte de vue, une ligne d’horizon très lointaine, les odeurs de la campagne et surtout la douceur de marcher dans le silence. Quand rien ne vient perturber ma rêverie, mon esprit vagabonde, s’envole et s’évapore dans la nature. Je parcoure alors de longues distances sans me rendre compte du chemin, perdu dans mes pensées.

 

Avec Roger, sur ce chemin de la Via de la Plata, de Séville à AstorgaNo la veo, no la veo ! Le lièvre et la tortue,